Il est des cinémas où l’on se sent chez soi. C’est bien à bord du Navire qu’on peut s’installer et vivre des moments de cinéma savoureux. Le Navire n’est pas seulement un cinéma Art et Essai situé sur les grands boulevards de Valence. Il est bien plus que cela: il propose de vrais moments d’échanges et de rencontres autour du 7ème Art.

Cyril Désiré, le directeur du cinéma, exprime son ambition pour les cinq salles du centre-ville, revient sur la mission des salles indépendantes et évoque le statut coopératif de SCOP du réseau de salles auquel appartient le Navire. Enfin, après un petit détour nostalgique sur les anciens cinéma de la ville de Valence, c’est un paysage cinématographique transformé qui est évoqué avec l’apparition des multiplexes.

Rencontre avec Cyril Désiré, Directeur du cinéma le Navire à Valence.

Ci-dessus: Le cinéma Le Navire aujourd’hui.

Le Navire, cinéma classé Art et Essai au centre-ville à Valence, est bien plus qu’un cinéma puisque vous proposez de prolonger certaines séances par des débats, des animations autour d’un verre… Pouvez-vous nous expliquez votre concept et votre motivation ?

Une seule motivation : l’amour du cinéma ! Depuis l’existence du NAVIRE, la programmation a toujours été axée sur le cinéma d’auteur, et toujours avec convivialité et simplicité. Nous ne nous considérons pas comme un lieu élitiste, notre volonté est de proposer du cinéma d’auteur pour tous, tout simplement. Nous aimons les films, ce ne sont pas des supports pour vendre des popcorns (que nous ne vendons pas d’ailleurs !) ou pour montrer des bandes annonces  publicitaires… Bref la culture n’est pas une marchandise comme les autres, c’est l’héritage de l’exception culturelle à la française…

Fait rare, le cinéma Le Navire a quitté ses anciens locaux pour emménager dans un ancien cinéma de centre-ville, avec une capacité de fauteuils plus importante. Pour quelles raisons ?

Nous étions dans quatre salles rue Pasteur et cela nous convenait. En 2000 le multiplexe PATHÉ s’installe avec 12 salles et la fréquentation des cinémas généralistes et historiques du centre-ville s’effondre. En 2005, la situation n’est plus tenable pour le PALACE et nous nous retrouvons de plus en plus à l’étroit avec nos 325 fauteuils pour accueillir des films porteurs et des événements d’ampleur.  Le rachat de ce cinéma s’impose. A l’origine salle mono-écran avec balcon, il a été transformé en 1976 en complexe de 6 salles et 1000 fauteuils. Nous avons fait des travaux de rénovation et nous avons supprimé une salle pour en faire un espace de rencontre, de discussion, pour boire un verre après les débats. Le bénéfice de ce rachat pour nous : maintenir une salle de cinéma historique en activité : il a été inauguré en avril 1915 !

Ci-dessus: Le cinéma Le Navire, qui s’appelait alors le Palace.

Le cinéma fait partie d’un réseau local de cinémas du valentinois, dans la Drôme et l’Ardèche. Comment s’est constitué ce groupe au fil des années ?

Le Navire est un SCOP (nous en reparlerons). A l’origine de cette société, il y a deux personnes : Jacques Daumas (programmateur) et Jean Haffner (gérant). Tout a commencé dans les années 1980 à Aubenas par 2 salles au NAVIRE, premier du nom. Pour cette première salle, les spectateurs avaient eux-mêmes participé à la constitution du capital de la SARL pour que vive du cinéma d’auteur dans la capitale du Sud Ardèche. Le réseau s’est constitué petit à petit, par opportunité, avec le rachat des fonds à Crest (ÉDEN), Valence (NAVIRE) et Aubenas encore (rachat des 4 salles du PALACE). Saint-Paul-Trois-Châteaux (LE 7ème ART) et Pierrelatte (LE CINÉMA) sont en délégation de service public. Nous ne possédons pas les murs de nos cinémas, mais nous avons le soutien des collectivités territoriales (communes, agglomérations, départements, région) pour notre travail de maillage culturel du territoire.

Le cinéma Le Navire est exploité par une SCOP, un statut coopératif unique en France pour un réseau de salles de cinéma. Quelles en sont les conséquences sur les salariés et, in fine, sur les spectateurs ?

A l’origine nous étions une SARL. Mais son fonctionnement était déjà très proche d’une coopérative dans l’esprit. Les gérants ont souhaité que les salariés ne se retrouvent pas dans une situation compliquée le jour où ils partiraient. Le modèle SCOP s’est donc imposé. Chaque salarié possède des parts sociales dans la société (acquises petit à petit), ce qui lui donne un droit de vote quel que soit le nombre de part (1 salarié = 1 vote). Ce vote sert à élire le gérant (n’importe quel salarié peut le devenir). Les salariés sont forcément majoritaires dans le capital d’une SCOP, ils possèdent donc l’outil de travail, il ne peut pas y avoir de rachat extérieur et on ne peut pas faire de plus-value sur la vente de ses actions. C’est un système qui nous correspond, même s’il est vrai qu’avoir des lieux distant géographiquement ne facilite pas toujours la communication. Une SCOP a besoin de démocratie et nous trouvons des solutions pour que cela fonctionne ! Les salariés sont donc leur propre patron quelque part, même s’il y a une hiérarchie présente: on peut discuter des orientations, des améliorations ou des problèmes de manière plus libre. L’implication de chacun est donc primordiale. L’association de spectateurs Cinescop fait également partie des associés (il y en a quelques-uns qui sont extérieurs) et, du coup, « nos » cinéphiles sont au courant du fonctionnement direct de notre société et participent réellement à la vie du cinéma.

Après une défection des spectateurs dans les années 1980 et 1990, les salles de cinéma voient leur fréquentation augmenter. Le valentinois a-t-il lui-même perdu des salles de cinéma et voit-il un nouveau sursaut ?

Le bassin valentinois a connu plusieurs phases. Début le vingtième siècle, le PALACE et l’ALHAMBRA (CINÉMA PATHÉ FRÈRES et qui deviendra le PARIS) sont les deux principales salles, situées sur les boulevards. Il y en a d’autres, comme la salle de la Sainte-Madeleine. Cette dernière est de triste mémoire puisque 140 personnes périront en juin 1919 dans un incendie et un mouvement de panique. On peut encore voir une stèle au cimetière de Valence qui évoque cela…

D’autres cinémas arriveront par la suite comme le MISTRAL et le PROVENCE, ainsi qu’un mono-écran où se trouve maintenant le Monoprix du centre-ville. Il y a aussi deux salles qui s’appelaient le CHALET et le KURSAAL CINÉMA. Dans les années 1980-1990, les salles ferment excepté le PARIS et le PALACE. En 1993, le complexe LES NAVIRES arrive sur Valence en reprenant les trois salles du CLUB 3 CINÉMAS (ancien UTOPIA). A la fin 1990, le cinéma atteindra quatre salles. Le PROVENCE (mono-écran) deviendra le CRAC (deux salles avec des lieux d’expositions) qui fera peau neuve en 1994. Enfin, la firme PATHÉ installe son multiplexe en 2000 et vient bouleverser le paysage : c’est ainsi que le PARIS ferme et que le PALACE périclite. En 2005 les NAVIRES devient le NAVIRE en reprenant le PALACE.

Je tiens ces informations par des spectateurs ou des personnes qui ont travaillé dans ces cinémas, ou par le hasard de recherches personnelles. Beaucoup d’éléments sont donc à prendre au conditionnel… Quand je suis arrivé sur la région de Valence en 1999, je ne travaillais pas encore dans ce milieu, mais je me suis rendu dans les quatre cinémas qui étaient alors ouverts : le PALACE, les NAVIRES, le PARIS et le CRAC. A cette époque, le multiplexe PATHÉ n’était pas encore implanté.

Ci-dessus: le Palace, alors salle unique, prépare en 1976 sa mue pour devenir un complexe de six salles.

Un nouveau sursaut des entrées est visible depuis 2008 pour plusieurs raisons sur l’agglomération valentinoise. D’abord, le multiplexe PATHÉ a changé son positionnement de programmation en allant chercher des films d’auteurs grand public. Ensuite, la rénovation du NAVIRE pendant six mois a permis de participer à la nouvelle dynamisation du centre de Valence, suite aux lourds travaux des boulevards qui ont bloqué la circulation pendant plusieurs années. Enfin le CRAC est devenu Lux Scène Nationale et a repositionné son projet culturel sur les images et la danse.

L’implantation de multiplexes près des cinémas du réseau le Navire a-t-elle bousculé le paysage cinématographique local ? Comment réagissent les directeurs de cinéma et programmateurs que vous êtes ?

Comme je l’ai indiqué, le paysage a été bouleversé. Néanmoins le fait que ce multiplexe se situe à proximité immédiate du centre-ville a permis de garder une dynamique « cinéma » forte au cœur de Valence. Le PATHÉ atteint maintenant 800 000 spectateurs pour l’année 2011 ce qui est un record. Le NAVIRE chiffre à 100 000 entrées, ce qui est également un record! On peut dire que la fréquentation sur Valence est très bonne, mais les multiplexes attirent très facilement les spectateurs quand nous devons faire de gros efforts de communication. De plus, ils se positionnent, comme partout en France, sur les films art et essai porteurs. Évidemment, le public jeune trouve plus facilement le chemin du multiplexe. Le Navire a néanmoins des avantages : il est moins cher, il proposons des films différents et il accepte la carte m’Ra, qui est un dispositif réservé aux lycéens par la région Rhône-Alpes. Bien entendu nous avons des cartes d’abonnement avantageuses, mais pas d’offre « illimitée ». A ce propos, le cinéma doit-il être sur le même plan que la téléphonie mobile ?

Nous misons sur notre accueil: le personnel est lui aussi cinéphile et connait les films que nous diffusons pour mieux orienter les spectateurs. Nous proposons beaucoup de débats, des animations avec des associations et/ou des partenaires culturels. Nous participons à plusieurs festivals, soit de cinéma que nous initions, soit sur d’autres thématiques artistiques auxquels nous collaborons. Enfin, nous présentons une particularité : nous avons une association de spectateurs-amis du Navire, Cinescop, qui propose des rendez-vous originaux et conviviaux. Le Navire se veut ainsi comme le cinéma où chacun se sente chez lui, chacun exprime et pense ce qu’il veut.

Quel est votre parcours professionnel ? Est-ce avant tout l’amour du 7ème Art qui amène à la direction d’une salle de cinéma ?

J’aime le cinéma depuis très longtemps, bizarrement grâce à la VHS et et à une certaine chaîne cryptée! Mon grand-père nous a montré, à mon frère et moi, l’œuvre intégrale de Sergio Leone et des Marx Brothers: c’est marquant. Plus tard, grâce à la télévision, j’ai glissé vers d’autres formes de films et naturellement je suis arrivé en salle. Mais je suis venu dans ce domaine professionnel par hasard: j’étais plutôt parti vers la musique et c’est un concours de circonstance qui m’a fait arriver aujourd’hui au métier d’exploitant. En arrivant dans la région de Valence, et plus précisément en Ardèche (je viens de Montpellier) pour raison personnelle, une personne proche m’a indiqué que l’association de cinéma itinérant Écran-Village cherchait quelqu’un. Je pense qu’ils m’ont recruté parce que j’étais assez costaud pour porter le Buisse-Bottazzi et que possédait un break comme véhicule! Quoi qu’il en soit, j’ai appris sur le tas, depuis la projection jusqu’à la programmation. J’ai obtenu mon CAP et je suis maintenant directeur du NAVIRE Valence. J’ai pu, et je touche toujours à tous les domaines de l’exploitation. Il faut être polyvalent dans la moyenne et la petite exploitation et surtout il faut aimer le cinéma. Il est vrai que c’est une chance fantastique de pouvoir travailler dans ce milieu: on peut aller au Festival de Cannes, on voit beaucoup de films… Mais pas d’illusion, c’est un très gros travail avec beaucoup de contraintes…

Remerciements chaleureux à M. Cyril Désiré, directeur du cinéma Le Navire de Valence.
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Site officiel du Navire de Valence. 

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Ci-dessus: L’ancien cinéma Les Navires, situé rue Pasteur à Valence. Il s’est tour à tour appelé le Club puis l’Utopia. Le Navire occupe désormais le bâtiment de l’ancien cinéma Palace, sur le boulevard d’Alsace.

Ci-dessus: à la place de l’actuelle enseigne, le cinéma Rex occupait le rez-de-chaussée de ce bel immeuble Art-Déco.